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De mauvais poil

Kickstarter, arrêtons d’en parler (juste après ce billet)

La semaine dernière, Sha-Man mettait en ligne sur Ludovox un excellent article des pratiques Kickstarter liées au jeu de société avec quatre exemples de campagnes à la clé.

Globalement déçu de ce que je considère comme un détournement des ambitions du « financement participatif », j’ai attaqué un peu vertement Kickstarter et pris comme exemple le cas de Conan (sacrilège !) qui est cité dans l’article. Ce qui n’a pas été bien perçu et je voudrais m’en expliquer.

Financement participatif ?

Le crowdfunding est un phénomène vaste et complexe qu’on ne peut résumer à une seule plate-forme ou une seule campagne. A l’origine du nom et des services qui gravitent autour on trouvait l’idée d’un financement par la « foule » de projets qui n’auraient pas pu l’être par le circuit traditionnel (banques, majors). La communauté des porteurs d’un projet était censée également aider et orienter le projet. Surtout, les participants prenaient à leur compte le risque financier associé à chaque projet.

Très vite Kickstarter s’est installé comme la plate-forme phare de ce phénomène et a installé les pratiques du milieu. On s’est ainsi éloigné rapidement des principes premiers pour retomber dans une plate-forme commerciale bien plus classique mais très bien rodée.

Aujourd’hui, comme je le vois, Kickstarter est essentiellement utilisé comme plate-forme de précommande et

  • Le projet en question serait certainement financé sans ce moyen mais il gagne en épaisseur (matérielle et durée de vie).
  • Concrètement, les participants n’investissent pas dans un projet, ils ne le soutiennent pas spécialement non plus (pas plus qu’ils ne soutiennent Apple en achetant un iPhone). En réalité, ils achètent une contrepartie.
  • Le risque financier est officiellement dilué du porteur de projet vers les participants (c’est même le principe clé). Mais ceux-ci ne l’entendent pas ainsi et se sentent floués s’ils ne reçoivent pas la contrepartie promise.
  • Le projet est entièrement défini à l’avance et les participants n’influent en rien son déroulement.
  • Une série de mécanismes marketing parfaitement mis en scène incitent à passer à la caisse : durée limitée et promesse d’exclusivité, acheteurs ambassadeurs pour atteindre les paliers suivants et effet d’entraînement.
  • Le projet fait l’objet d’une parfaite orchestration du buzz. L’animation de sa campagne est rythmée par ces fameux passages de palier et le montant de la cagnotte visible de tous.
  • Les exemples de campagnes réussies montrent qu’il vaut mieux être un acteur déjà reconnu. Il faut aussi connaître les principes d’animation d’une campagne Kickstarter qui se sont professionnalisées rapidement.

En quelques années seulement, le crowdfunding a ainsi pris une place prépondérante dans le jeu vidéo et une place grandissante dans le jeu de société, redéfinissant ainsi le circuit classique de la mise en vente d’un jeu.

En « participant » à un projet Kickstarter, vous aidez à découvrir les Mozart et Beethoven de notre génération.

A ce point de ma diatribe, je dois faire une explication.

Consommer pour vivre

Je n’ai rien contre le commerce et la consommation. La vente de biens fait partie de notre monde et je suis un consommateur comme un autre (c’est à dire égoïste et manipulé). J’aimerai parfois consommer moins ou de manière plus réfléchie mais, dans les faits, je ne change rien à mes pratiques.

Cela ne doit pourtant pas empêcher de réfléchir à sa propre consommation, aux dérives de notre système et aux gardes fous nécessaires.

Le succès Conan

Le phénomène de ce que j’estime un détournement des ambitions premières du financement participatif ne concerne pas spécialement le jeu de société ou la campagne de Conan.

Le cas de Conan est cependant révélateur à plein d’égards et ce projet a attiré les projecteurs ces dernières semaines. Pour résumer :

  • Le personnage de Frederick Henry bénéfice de la sympathie et du respect de la communauté ludique francophone.
  • Il s’est entouré sur ce projet de grands noms du jeu.
  • La licence de Conan parle directement à la cible des trentenaires-quadragénaires qui sont le cœur des joueurs de société.
  • Le jeu lui-même a été conçu longuement et présenté pendant des mois au grès des festivals et conventions. S’il n’est pas révolutionnaire le système de jeu est assez unanimement reconnu comme efficace par ceux qui l’ont testé.
  • La campagne Kickstarter a été longuement préparée, a fait l’objet d’une communication préalable très alléchante et a été menée dans un quasi sans-faute.

Je dois préciser que ni le type de jeu, ni la licence (je n’ai pas vu le film original) ne me faisant frissonner, j’ai regardé l’ensemble de la campagne sans être tenté d’y participer. Mais je n’ai pas pu échapper au flot d’actualités qui la concernait.

J’ai depuis croisé à plusieurs reprises des joueurs qui avaient eux payé leur dîme à la campagne. Certains d’entre eux devaient reconnaître n’avoir pas testé le jeu (mais regardé la fameuse TricTrac TV). Parmi les arguments pour justifier leur achat, ils indiquaient donc l’exclusivité (telle version ne sera jamais disponible en boutique), le matériel (le prix au kilo est imbattable), l’échéance (en ayant craqué le dernier jour) et l’effet de mode. Ils devaient aussi reconnaître pour certains n’être pas adeptes d’habitude de ce type de jeu et ne pas savoir encore si ils trouveraient de réelle d’occasions et les partenaires nécessaires pour sortir Conan.

J’ai croisé aussi, bien sûr, des joueurs très emballés par le système de jeux ou des amateurs de figurines qui élargissent ainsi leur collection. Je n’en fais pas une généralisation.

Surmédiatisation non méritée

Alors pourquoi je râle ?

Je suis sincèrement content pour Frédéric Henry et ses acolytes, tout aussi sincèrement persuadé que les acheteurs en ont là pour leur argent. Je trouve l’aventure autour de ce projet très intéressante (j’ai d’ailleurs backé le reportage prévu par TricTrac sur le sujet, n’étant pas à une contradiction près). Mais je suis tout aussi ému par un éditeur et un auteur regardant, le cœur battant, les chiffres de vente traditionnelle de leur sortie de l’année.

Il faut arrêter de donner une aura particulière aux projets Kickstarter. Ils n’ont, dans leur grande majorité, plus rien de participatif ou de financement alternatif aujourd’hui. Il faut les traiter pour ce qu’ils sont : des campagnes de communication et de prévente parfaitement orchestrées. On parle ici de consommation de biens (culturels souvent) pas de grand projet communautaire qui mérite qu’on s’en extasie. Aurait-on autant parlé de Conan si il avait été produit et vendu à l’ancienne ?

Le projet seul doit justifier la reprise dans les médias, pas son principe de vente. Le système de paliers, taillé pour la reprise médiatique, ne doit pas tromper et entraîner les journalistes dans son sillage (friands, comme on le sait, de chiffres qui claquent).

Enfin et pour finir sur une bonne note, je crois, de toute façon, que l’effet de mode du crowdfunding est en passe de se réduire. Les quelques mésaventures du phénomène vont refroidir un peu l’ardeur des acheteurs. Peut-être que cela permettra ainsi à des projets de taille plus réduites de retrouver une place au sein du système.

 

A lire sur le sujet :


2 réponses à “Kickstarter, arrêtons d’en parler (juste après ce billet)”

  1. laurent dit :

    En effet…
    Tout comme l’acheteur d’un 4×4 achète très souvent le potentiel du véhicule à le trimballer en cambrousse accidentée mais n’utilisera pas le 4×4 pour cet usage, l’acheteur sur ce genre de plate-forme achète en quelque sorte l’illusion d’avoir financé un projet.
    Ce qui est « excitant » dans cette expérience de consommation est donc : ET d’avoir l’objet convoité, attendu fort longtemps, ET la sensation d’avoir contribué à la naissance de quelque chose qui n’aurait pas pu exister sans lui.
    Une forme de maximisation du plaisir de l’acte d’achat, un peu compulsif, parce qu’il donne bonne conscience, qu’il joue sur un effet de rareté (bien relatif quand on y réfléchit, mais à la fin fort réel puisque le jeu ne sera pas dans le circuit de commercialisation « normal » à l’issue de la campagne) et tout un tas d’autres leviers marketing fort bien rodés et connus…

    Pour moi le financement participatif se doit d’éviter de générer ces sortes de bulles (quand on voit certains montants, et quand on regarde la nature même du jeu je ne peux m’empêcher de penser à une vraie bulle), parce qu’à l’éclatement, la boue rejaillira sur le concept de participatif en lui même.

    Et ça sera triste

    • acariatre dit :

      Bonjour Laurent,

      Pour moi le « participatif » du financement a déjà disparu d’une plate-forme comme Kickstarter et, comme tu le dis, on court à la bulle et à son éclatement.

      Mais à d’autres échelles on trouve encore heureusement des outils et des projets pour lesquesl la communauté des micro-investisseurs participent réellement au projet. Loin des projecteurs des médias et, quelque part, c’est tant mieux.

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