Analyses et humeurs sur le jeu de société

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Ludo Incognito et le placement d’ouvrier #01 : La mécanique

Cet épisode est initialement paru dans l’épisode 99 du podcast Proxi-jeux.

Cette saison de podcast est consacrée à l’exploration en long, en large et de travers des jeux dits de placement d’ouvriers.

Dans ce premier épisode, les bases : Qu’est-ce que la mécanique de placement d’ouvriers ? Comment la définir ?

Sont cités dans cet épisode :

  • Le podcast Profil ludique dans lequel Hugo Montembeault et Maxime Deslongchamps-Gagon explorent le genre de jeux vidéo « walking simulator » ;
  • Le jeu Mint Works de Justin Blake, publié en 2018 (VO : Five24 Labs / VF : Pixie Games) ;
  • Wittgenstein et la notion d’air de famille dans Recherches philosophiques (1953).

La transcription intégrale de l’épisode ci-dessous, bonne écoute !


Bonjour les joueuses et bonjour les joueurs. C’est L’Acariâtre qui vous parle, et c’est parti pour une seconde saison de Ludo Incognito.

Dans la première saison, si vous vous souvenez bien, je vous ai surtout parlé de philosophie. Une année complète à tenter de comprendre ce qu’était le jeu, son essence. Tout ça pour conclure qu’il n’existait pas de définition satisfaisante du jeu. Ça, c’est fait.

Cette année, je vous propose un nouveau format de chroniques, moins penseur et plus concret ! Je vais profiter des 10 épisodes de cette saison pour explorer une catégorie bien particulière de jeux : ceux qu’on nomme « placement d’ouvriers ». Et oui ! Une année entière consacrée à une seule mécanique, ne fuyez pas tout de suite. Concrètement, chaque épisode sera consacré à un aspect de cette catégorie de jeux et j’en profiterai pour mettre un jeu en lumière. On va parler classification des jeux, game design, appréciation critique et publique, matériel, thématique. On ne va pas s’ennuyer, je vous le promets.

Cette idée de chronique n’est pas de moi. J’ai consciencieusement piqué le concept à un podcast qui a démarré l’année dernière et qui s’appelle Profil ludique. Hugo et Maxime, les deux animateurs appartiennent à l’université de Montréal. Dans Profil ludique, ils font le portrait d’un genre assez confidentiel de jeux vidéo : le walking simulator (« simulateur de marche » en français). En chemin, ils en profitent pour vulgariser la démarche d’analyse du jeu et citent de nombreux travaux de recherche sur le jeu ou d’autres médias. Je vous encourage à écouter leur podcast (le lien sera bien sûr dans le billet associé à cet épisode) et je les remercie chaleureusement pour leur inspiration et leur encouragement.

Pour ma part, je ne suis pas universitaire. Je vais cependant essayer d’être aussi rigoureux et sérieux que possible dans mes recherches et mes analyses. Je partagerai bien sûr toutes mes sources et la liste des jeux cités. Je ferai aussi appel à vous, auditeurs, pendant l’année pour m’éclairer sur certains aspects. N’hésitez pas aussi à compléter, corriger ou questionner ce que je vais vous dire.

Finis les bavardages, vous savez maintenant à quoi vous attendre. C’est parti pour le premier épisode !

*** Générique ***

Dans ce premier épisode, on va commencer par les bases et essayer déjà de comprendre de quoi on parle. Le placement d’ouvriers !

— À vos ordres boss !

— À vos ordres boss !

Ah oui, j’ai oublié de vous présenter les deux assistants qui m’accompagneront cette saison dans cette lourde tâche : Karl…

— Bonjour

et Groucho !

— Bonjour

Pour cet épisode, le jeu à l’honneur est Mint Works. Groucho, direction l’étagère de jeux !

— J’ai la boîte, boss. C’est une toute petite boîte en forme de boîte de pastilles de menthe (Rires). Dans la règle c’est écrit : « le jeu de placement d’ouvriers à la fraîcheur mentholée ». Vous avez eu le nez creux boss !

Abrège tu veux bien. Elle dit quoi la règle ?

— Pardon boss. Hmm, je résume en 3 points :

  • Premier point : Chaque joueuse possède un certain nombre de Pions qui représentent les ouvriers à son service.
  • Deuxième point : À son tour de jeu, la joueuse pose un ou plusieurs de ces ouvriers sur un unique Lieu (chaque Lieu est représenté par une carte dans le jeu). Poser ces ouvriers sur un lieu déclenche immédiatement l’action associée. Ça peut être recruter d’autres ouvriers, acquérir une carte Bâtiment puis la construire pour bénéficier de ses pouvoirs ou de ses points de victoire.
  • Troisième point enfin : Un Lieu occupé devient tout simplement inaccessible pour la suite du tour.

J’adore ce jeu ! C’est du placement d’ouvriers réduit à sa plus simple efficacité. Une partie dure moins d’une dizaine de minutes. Je vous le recommande ! Ah oui, j’oubliais, Mint Works est un jeu de justin Blaske, illustré par Felix Janson, publié en 2018 en version originale par Five24 Labs et en version française par Pixie Games.

Comme vous le voyez, Mint Works se décrit lui-même comme le jeu le plus léger du placement d’ouvriers. Parfait pour comprendre enfin ce que c’est que cette mécanique. On peut la décrire en 3 points :

  • Côté matériel, il faut des pions (les fameux ouvriers) qui sont en fait le potentiel d’actions de chaque joueuse. Il faut aussi des lieux communs à tous les joueuses qui représentent les actions de jeux disponibles.
  • Côté actions, chaque joueuse à son tour pose des pions ouvriers sur l’un des lieux pour déclencher l’action associée.
  • Côté interactions, un lieu déjà occupé devient inaccessible ou plus complexe à occuper jusqu’à la fin de la manche. Il y a donc émergence d’une compétition sur l’accès aux lieux.

Vous vous demandez sans doute comment je sais tout ça ? Merci, c’est une très bonne question. En fait, il n’existe pas d’organisation officielle qui recense et standardise les mécaniques de jeux et leur appellation. Pour les connaître il faut se référer aux nombreuses sources parallèles : les sites web, les magazines, les forums, les joueurs, les auteurs, les éditeurs, les testeurs (euh pardon les critiques). Pour vérifier tout ce que je viens de vous raconter sur le placement d’ouvriers, jetons un œil à la référence la plus intuitive : le site BoardGameGeek.

Karl, direction l’ordinateur !

— Oui. Oui. Le site se charge. Voilà la page de BoardGameGeek dédiée au placement d’ouvriers. Je concède qu’elle confirme ce que vous venez de dire. Mais si je puis me permettre elle en dit davantage.

Explique toi.

— Pour décrire cette mécanique, BoardGameGeek commence par dire qu’elle peut être assimilée à une mécanique de sélection d’actions. Ils parlent plus exactement de draft d’actions. Pour votre compréhension, le draft c’est une mécanique de jeux qui propose à chaque joueur de sélectionner successivement un élément de jeux parmi un panel commun. Des cartes le plus souvent, comme dans le jeu 7 Wonders. D’après BoardGameGeek donc, le placement d’ouvriers n’est jamais plus qu’un draft d’actions.

Sur le principe mécanique-même, je suis d’accord avec cette approche. Mais il ne faut d’après moi pas oublier l’aspect matériel du placement d’ouvriers. Ça ne s’appelle pas « placement d’ouvriers » sans raison. Prenons un exemple. Si on refaisait le jeu Mint Works mais que les joueurs se passaient les lieux-actions de main en main sans y poser de pions, ce ne serait plus considéré comme étant du placement d’ouvriers. Je pense donc qu’on peut dire que le placement d’ouvriers est un draft d’actions certes mais mis en scène d’une certaine manière.

Intéressant n’est-ce-pas ? Il n’existe pas de définition officielle de ce qu’est le placement d’ouvriers et pourtant un joueur un peu connaisseur pourra faire la différence entre ce qui en est et ce qui n’en est pas. Bien sûr, pour certains jeux il y a débat.

Dans la fiche d’un jeu sur BoardGameGeek, on trouve une liste des mécaniques qui lui ont été associées.

— Avant que vous me posiez la question, le site référence plus de 1 800 jeux identifiés comme utilisant la mécanique de placement d’ouvriers. On y trouve cependant de tout dont des jeux très obscurs et visiblement jamais édités.

Le jeu Vinhos (Vital Lacerda, 2010) est présent dans cette liste. On y retrouve en effet les lieux-actions que les joueurs choisissent chacun leur tour mais ici chaque joueur n’a qu’un seul pion et celui-ci ne représente rien d’autre qu’un pion. il n’incarne rien. Pour moi, il s’agit donc d’un cas-limite et personnellement je l’excluerai la liste des jeux de placement d’ouvriers !

Autre débat avec le jeu Robinson Crüsoé (Ignacy Trevizeck, 2012), qui est également listé dans la liste des jeux de placement d’ouvriers sur BoardGameGeek. On y retrouve en effet les lieux-actions mais ici les pions sont des points d’actions, pas des personnages. Et peut-on parler de compétition sur les lieux car, c’est un jeu coopératif et les joueurs s’entendent donc sur leurs choix ?

Dernier exemple avec Les pillards de la mer du Nord (Shem Phillips, 2016). On retrouve toutes les caractéristiques du placement d’ouvrier standard à une exception de taille. Les pions ouvriers (ici des vikings) n’appartiennent pas à un joueur mais à tout les joueurs. Alors ? Est-c e encore du placement d’ouvriers ?

Ce n’est donc pas si simple que je le pensais à première vue. Il semble finalement que chacun puisse se faire sa propre compréhension de la mécanique. Mais même si certains jeux limite seront des jeux de placement d’ouvriers pour certains et pas pour d’autre, tout le monde admettra tout de même qu’il partage une certaine parenté ou un air de famille.

Groucho, c’est l’occasion d’aller nous lire du Wittgenstein à la bibliothèque

— Bah moi je veux bien boss mais il y’a Karl qui prend toute la place !

— J’y suis j’y reste ! Dans son livre Recherches philosophiques (paru en 1953), Wittgenstein dénonce le besoin humain de classifier les objets en catégories étanches. Il défend plutôt l’idée que les classifications ont des frontières floues et que c’est ainsi qu’elles nous sont utiles. Il prend d’ailleurs l’exemple du jeu, impossible à circonscrire précisément. Ils ont plutôt divertissants mais pas tous. Ils élisent souvent un gagnant mais pas tous. Ils sont souvent joués à plusieurs mais pas tous. Plutôt que de critères factuels et définitifs pour classifier les éléments, Wittgenstein préfère parler d' »air de famille ». Il reconnait ainsi des ressemblances, des caractéristiques parentes qui « se chevauchent et s’entrecroisent » et qui nous suffisent pour nommer les choses.

C’est exactement ça ! Si on revient à notre sujet ça veut dire que les critères de la mécanique cités plus haut sont une tentative de standardisation de cette mécanique. Mais certains jeux ne respectent pas à la lettre tous ces critères et pourront quand même être reconnus globalement comme du placement d’ouvriers car ils partagent suffisamment de parentés visibles avec le standard communément admis.

Le fait que la définition d’une mécanique autorise une part de liberté et d’interprétation a deux avantages certains :

Le premier c’est que ça fait un sujet de discussions animées et sans fin entre les connaisseurs pour savoir ce qui en est et ce qui n’en est pas. Certes, le jeu de société ne connait pas encore la virulence du jeu de rôle à ce sujet mais on n’en est parfois pas loin. Et oui celle là était gratuite.

Le second c’est que ça permet aux auteurs des centaines de jeux recencés par BoardGameGeek de faire varier les plaisirs. De jongler avec les principes de base, de les tordre, de s’en éloigner ou de s’en rapprocher. Jusqu’à inventer parfois de toutes nouvelles mécaniques qui connaitront à leur tour leur heure de gloire, on y reviendra.

Autour de la mécanique de placement d’ouvriers, on peut ainsi jouer entre autre sur :

  • la séquence de sélection, c’est à dire l’ordre entre les joueurs ;
  • le nombre d’ouvriers disponibles et la possibilité de le faire varier ;
  • introduire des types d’ouvriers aux effets différents, ou avec des accès à certains lieux ;
  • des ouvriers munis de caractéristiques qui peuvent varier en cours de partie ;
  • des lieux dont l’accès varie au fur et à mesure de la partie ;
  • des contraintes d’accès à un lieu déjà occupé ;
  • des lieux partagés entre tous les joueurs ou non ;
  • des ouvriers partagés entre tous les joueurs ou non ;
  • etc. etc.

La liste est quasiment infinie. Pour le plus grand plaisir des joueurs.

Vous comprenez maintenant pourquoi il n’en faudra pas trop de 10 épisodes pour tenter d’en faire le tour ! C’en est d’ailleurs fini de ce premier épisode. Maintenant qu’on sait à quoi s’en tenir sur la définition de cette mécanique, on se retrouve ici-même le mois prochain parler du… placement d’ouvriers mais ça vous l’aviez déjà compris. Je vais partager rapidement un sondage auprès de vous joueurs auditeurs. Restez à l’écoute, à dans un mois, et d’ici là jouez bien !

— Bravo boss, super épisode !

— Fayot…


Une réponse à “Ludo Incognito et le placement d’ouvrier #01 : La mécanique”

  1. Vinkiky dit :

    Très sympa !
    Pressé de découvrir la suite

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