Ludo Incognito et le placement d’ouvrier #03 : La génèse

Cet épisode est initialement paru dans l’épisode 101 du podcast Proxi-jeux.

Cette saison de podcast est consacrée à l’exploration en long, en large et de travers des jeux dits de placement d’ouvriers.

Dans ce troisième épisode, la genèse : l’histoire de l’apparition du placement d’ouvriers, les premiers jeux et l’apparition du terme

  • Les jeux précurseurs : Keydom (Richard Breese, 1998) et Bus (Jeroen Doumen et Joris Wiersinga, 1999) ;
  • Le jeu initiateur qui a véritablement lancé le genre : Caylus (William Attia, 2005) ;
  • Les jeux qui suivent et qui questionnent : Les piliers de la terre (Michael Rieneck et Stefan Stadler 2006), Agricola (Uwe Rosenberg, 2007), Kingsburg (Andrea Chiarvesio et Luca Iennaco 2007) et Tribune (Karl-Heinz Schmiel, 2007), L’âge de pierre (Bernd Brunnhofer, 2008) et Le Havre (Uwe Rosenberg, 2008).

Les sources citées :

La transcription intégrale de l’épisode est ci-dessous, bonne écoute !


Bonjour les joueuses et bonjour les joueurs. L’acariâtre au micro.

On continue (avec entrain) notre exploration des jeux de placement d’ouvriers.

Souvenez-vous. Dans l’épisode précédent, je lançais un pavé dans la mare : le placement d’ouvriers peut être qualifiée de « genre », au sens artistique du terme. Un dénomination pour regrouper des jeux qui partage une mécanique mais aussi un style, un ressenti ludique.

Mais attention, la mécanique du placement d’ouvriers fait office de genre, mais c’est loin d’être le cas de toutes les mécaniques de jeux. Le placement d’ouvriers est devenu un genre à part entière, uniquement parce que c’est une mécanique centrale dans les jeux qui l’utilise et parce qu’il a largement conquis ses lettres de noblesse. Le placement d’ouvriers est reconnu, apprécié, critiqué, débattu, renouvelé : c’est exactement ça un genre !

La notion de genre peut aussi se comprendre comme une généalogie. Comme si les auteurs de jeu se transmettaient une recette ludique œuvre après œuvre mais en ajoutant leur touche personnelle, leur propre ingrédient. Chaque jeu vient ainsi bousculer et réinventer à sa façon les canons du genre. Cette généalogie est d’ailleurs jalonnée par des jeux qui prennent plus d’importance que d’autres : dans l’épisode précédent on identifiait l’œuvre initiatrice Caylus et l’œuvre phare Agricola. Mais plein d’autres jeux y ont aussi leur place.

C’est d’ailleurs l’objet de l’épisode d’aujourd’hui : l’histoire du placement d’ouvriers. Accrochez-vous, c’est parti !

— Générique —

Bonjour les joueuses et bonjour les joueurs.

— Les amabilités, c’est déjà fait, non ? On peut avancer ?

Bonjour Karl, toujours de bonne humeur à ce que je vois.

— Il n’arrête pas de ronchonner depuis ce matin. Les affres du grand âge.

Bonjour Groucho.

— Bonjour boss !

— Grrrrrr…

La façon la plus évidente d’étudier l’histoire du placement d’ouvriers c’est tout simplement d’étudier la chronologie de ces jeux.

Groucho, direction la ludothèque. Tâche de nous trouver les ancêtres du placement d’ouvriers :

— J’ai fait mes devoirs boss. Selon les articles sur le placement d’ouvriers on trouve en réalité plusieurs jeux cités comme les premiers jeux utilisant cette mécanique : Keydom (un jeu de Richard Breese, publié en 1998) ou encore Bus (un jeu de Jeroen Doumen et Joris Wiersinga publié en 1999). Puis vient Caylus, quelques années plus tard en 2005, qui connaît un important succès. Dans son sillage, c’est la frénésie : Les piliers de la terre en 2006, Agricola, Kingsburg et Tribune en 2007, L’âge de pierre et Le Havre en 2008, et encore davantage chaque année depuis.

Attends, Groucho ! Tu viens de dire qu’il existait des jeux de placement d’ouvriers avant Caylus ?

— Il faut croire ! Dans Bus comme dans Keydom les joueuses choisissent parmi des actions communes en y plaçant des pions. Richard Bresse l’auteur de Keydom tient d’ailleurs à ce qu’on lui reconnaisse rétrospectivement la paternité du placement d’ouvriers.

Tiens donc. Et que dit la règle de Keydom ?

—  Dans Keydom les joueuses peuvent placer autant de pions ouvriers qu’elles le souhaitent sur un lieu-action et un numéro caché inscrit sous chaque pion détermine ensuite qui bénéficie de l’effet.
Si elle s’en rapproche, la mécanique de Keydom n’est donc pas exactement ce qu’on reconnaît aujourd’hui comme du pur placement d’ouvriers.

— En effet et cette forme ne sera d’ailleurs pas réutilisée dans d’autre jeux. Par la suite, Richard Breese réinterprétera la mécanique du placement d’ouvriers dans plusieurs de ses autres créations, comme dans Keyflower en 2012.

— Karl, la ludothèque c’est mon champ d’actions, pas le tien !

Revenons à Caylus alors…

—  Caylus est un jeu de William Attia, édité par Ystari et publié en 2005. Dans Caylus, les joueuses incarnent des maîtres d’œuvres à l’ouvrage pour construire le château du Roi et agrandir au passage la cité qui l’entoure. À son tour de jeu, chaque joueuse pose un de ses pions ouvriers sur un bâtiment-action du plateau en payant le coût associé. Vient seulement ensuite la phase de résolution des actions. Mais attention, certains bâtiments resteront sans effet. Placés sur une route leur activation dépend en effet de l’avancée de l’unique pion « Prévôt » manipulés par l’ensemble des joueuses. Je n’ai malheureusement pas assez joué à Caylus pour vous donner mon avis à son sujet mais il s’agit là d’un des fleurons du jeu de gestion, qui a marqué son époque et notamment remporté le Spiel des Jahres du jeu expert en 2006. Il est en phase de réédition par son éditeur, sous une forme un peu aménagée et sous le titre « Back to Caylus ».

Caylus respecte en effet davantage la forme aujourd’hui reconnue du placement d’ouvrier. Surtout, sa reconnaissance publique et critique a entraîné la création de nombreux jeux dans son sillage. C’est pourquoi il est vu aujourd’hui comme vrai le jalon initiateur du jeu de placement d’ouvriers.

Je constate que ce n’est pas simple de savoir où l’histoire du placement d’ouvriers commence. On ne pouvait déjà pas cerner parfaitement les ingrédients de la mécanique. On ne peut pas non plus lui reconnaître un unique créateur ou une date de naissance très précise.

On pourrait continuer à lister les jeux de placement d’ouvriers sortis chaque années et en extraire des tendances générales. Mais sans constater de visu les transmissions et le renouvellement de la mécanique au fil des œuvres. Pour cela il faut au contraire rentrer dans le détail de la genèse des jeux :

Karl, toi qui travaillait déjà à l’époque, tu te souviens des débuts de Caylus ?

—  Alors je sais que William Attia, lorsqu’il crée Caylus en 2005, n’a pas le sentiment d’y reprendre une mécanique déjà vue dans Bus ou dans KeyDom. Ce qui l’intéresse surtout en terme de game design c’est de faire varier les actions de jeux disponibles au fur et à mesure de la partie sous forme d’une négociation entre les joueuses. Comme il l’avait d’ailleurs vu à l’œuvre dans le jeu Amun-Re de Reiner Knizia et sa montée du Nil. C’est ainsi que naît la route qui mène au château de Caylus et les actions qui y sont placées, l’avancée du prévôt et sur cette même route interdisant ou autorisant les actions. Combien de fois je me suis retrouvé coincé sans rien faire pour avoir sous-estimé l’allure de ce satané prévôt…

Dans les interviews de l’auteur à la sortie du jeu, la mécanique concrète du placement d’ouvriers apparaît comme secondaire dans les choix de game design. La vraie priorité est mise sur le rythme du jeu, porté par cette route. L’indisponibilité d’un bâtiment déjà sélectionné, ingrédient central du placement d’ouvriers, est mise en place presque par hasard. La règle du jeu de Caylus emploie bien le terme de phase de « placement des ouvriers » mais l’auteur et l’éditeur ne constatent pas immédiatement la révolution qu’ils viennent de déclencher. Le genre est en gestation mais personne ne le sait encore.

Cependant Caylus fait beaucoup parler de lui et rencontre, comme on l’a vu, un beau succès public et critique. Il atterrit notamment sur la table d’Uwe Rosenberg qui en devient immédiatement un très grand amateur. Le jeu lui plaît tellement qu’il a très vite l’envie de reprendre cette mécanique de sélection d’actions (qu’on appelle pas encore le placement d’ouvriers). Mais avec en tête deux aménagements face à Caylus :

  • premièrement : faire varier le nombre de pions ouvriers par joueuse en cours de partie ;
  • deuxièmement : résoudre chaque action dès le placement de l’ouvrier, contrairement à Calyus qui distingue comme on l’a vu une phase de placement de tous les pions et une phase de résolution de toutes les actions.

Ça donnera donc naissance à Agricola dont on a déjà largement parlé dans l’épisode précédent et qui connaîtra un succès encore plus large que Caylus. Et renforcera donc la visibilité et la diversité du genre du placement d’ouvriers.

Karl, un commentaire :

— Agricola, c’était rude. Envoyer ma propre fille chercher du bois en ville, un tour seulement après sa naissance, fut un vrai déchirement.

Ce qu’il faut noter c’est que les ajustements apportés ppar Agricola sont à leur tour ajoutés à la vision générale du placement d’ouvriers. Ainsi le nombre variable de pions par joueuse et la résolution immédiate, qui n’existaient pas dans Caylus, seront repris par la majorité des jeux suivants. Pour garder la métaphore généalogique, c’est comme si chaque ingrédient de la mécanique devenait un critère héréditaire, transmis ou non à ses suiveurs, selon les envies et les découvertes des auteurs successifs !

Groucho, tu as retrouvé des critiques de l’époque :

—  Oui boss, Atchoum, toute cette poussière… Comme vous le disiez, si les critiques et joueuses de l’époque voient bien une affiliation entre Caylus, Agricola et bien d’autres nouveaux jeux de gestion, personne ne parle encore de « placement d’ouvriers ».

Mais alors, quand apparaît pour de bon ce terme ? Difficile à dire. Les sources d’époque (blogs, forums, vidéos, magazines) ne sont pas si facilement consultables aujourd’hui. Pour tout vous dire je cherche encore. Ce qui est sûr c’est qu’en septembre 2008, Tom Vasel, le gourou de la chaîne Youtube TheDiceTower entame la revu du jeu Tribune par les mots « Un autre jeu de placement d’ouvriers ».
En explorant les forums du site BoardGameGeek on ne trouve pas non plus d’usage du terme « worker placement » identifié comme mécanique ou catégorie de jeux avant l’année 2008. La plus ancienne version que j’ai retrouvé de la page BoardGameGeek dédiée à la mécanique date de décembre 2009 et liste uniquement 10 jeux. Elle en compte aujourd’hui 1966 !

En mars 2009, dans un interview Uwe Rosenberg lui-même utilise le terme « worker placement » comme celui de la mécanique qu’il a emprunté à Caylus, preuve que le terme est devenu entre temps reconnu.
Dans le monde francophone, aucune critique de jeux du magazine Plato ne mentionne le terme de placement ou de pose d’ouvriers pour les jeux sortis en 2008 ou avant. Je n’ai pas eu l’occasion de lire les numéros des années suivantes mais, ami auditeur, si tu as des magazines francophones ou anglophones sous la main, je serai très intéressé de savoir quand ces termes sont utilisés pour la première fois !

Si j’en crois cette rapide recherche, le genre du placement d’ouvriers est donc réellement né en 2008. Non pas que la mécanique n’existait pas avant mais elle n’est clairement identifiée et dénommée avant cette année là. On fête donc cette année les 10 ans du terme et donc de la reconnaissance du genre du placement d’ouvriers, jolie coïncicdence n’est-ce-pas ?

— Chanson : Happy birthday —

À partir de 2008, le genre est définitivement consacré et c’est l’explosion. Du nombre de jeux comme de l’usage du terme. On voit fleurir des analyses, des « tops des jeux du placement d’ouvriers », les auteurs s’en emparent sans pudeur, les critiques et les joueuses analysent les nouveautés par ce prisme.

Jusqu’à devenir un argument marketing des jeux. En 2018 un jeu comme Mint Works dont on parlait dans le premier épisode, en fait son slogan « Le jeu de placement d’ouvrier à la fraîcheur mentholée ». Les pages Kickstarter de jeux comme Crisis ou Neta-Tanka l’affichent avec fierté dans la présentation de leur jeu. Tout les amateurs comprennent de quoi il s’agit et le genre est même devenu le symbole du jeu de gestion à l’européenne.

Bien entendu, l’histoire du placement d’ouvriers ne s’arrête pas là. Chaque année voit fleurir des jeux qui s’y réfèrent, sans essoufflement pour l’instant. Mais la compétition entre genres est rude et celui-là comme les autres connaîtra des phases enthousiastes et des phases mornes. Jusqu’à peut-être un jour disparaître, ou presque, quand tout aura été fait et dit à son sujet. Personnellement, je ne peux y croire, les possibilités semblent infinies ou presque, longue vie au placement d’ouvriers !

—  On voit que c’est pas vous qui trimez…

Karl !

Je vous avais promis une exploration de l’histoire du placement d’ouvriers mais je ne fais qu’en éffleurer la genèse. Comme d’habitude vous retrouverez les jeux et les sources citées dans le billet associé à l’épisode. Comme à chaque fois désormais, je prépare aussi un long article pour compléter et enrichir cette exploration de l’histoire du placement d’ouvriers.

Avant de se laisser, résumons ce que nous avons appris aujourd’hui :

  • Il est impossible d’identifier précisément un inventeur du placement d’ouvriers. La mécanique est apparue par étape avant de trouver sa forme reconnue actuelle.
  • Keydom est souvent cité comme un des premiers jeux de la mécanique mais c’est avec Caylus que le mouvement a réellement démarré, vite suivi par Agricola comme jeu étendard du genre.
  • Chaque années, des dizaines de jeux sont publiés qui utilisent cette mécanique et le mouvement ne semble pas faiblir.
  • Chaque jeu reprend certains des traits de la mécanique à ses prédécesseurs et en introduit de nouvelles variantes qui seront à leur tour reprises par les successeurs. Faisant de la mécanique, un mécanisme héréditaire.
  • Le terme « placement d’ouvriers » n’est pas apparu immédiatement avec les premiers jeux. C’est vraisemblablement en 2008 qu’il est utilisé pour définir cette mécanique puis vite adopté par l’ensemble de la communauté sociétoludique.
  • On peut dire que le genre du placement d’ouvriers émerge quand à lui quand on commence à parler des jeux de placement d’ouvriers comme un groupe homogène. En 2008 également. Soit il y a tout juste 10 ans.
  • Enfin, la recherche historique autour du jeu est un travail long, poussiéreux et loin d’être évident.

Ouf, c’est fini pour aujourd’hui. Interrogation le mois prochain donc d’ici là : révisez-bien !


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