Double jeu : l’édition collector au secours des fans

Dans cette série de billets intitulée « Double jeu », j’essaye de pointer du doigt les différences de pratiques entre le jeu vidéo et le jeu de société et ce que ça nous apprend.


Face A : le jeu vidéo et la passion matérialisée

Une édition collector (ou « coffret collector ») est une version du jeu vidéo vendue avec tout un lot d’objets autour du jeu incluant, par exemple, des figurines, des livres artbooks, la bande originale du jeu, des affiches. Le coffret est généralement vendu en précommande ou dès la sortie du jeu.

Pour 199,99 €, soyez l’heureux acquéreur de la version « Collector’s Edition » du prochain jeu d’Ubisoft, Far Cry 6, et repartez avec une réplique du lance-flammes « Tostador »

L’édition collector vient quelque part compenser l’immatérialité du jeu vidéo. Sous sa forme numérique, le jeu vidéo reste caché dans la machine. Même si la console ou l’ordinateur trônent dans le salon, le jeu lui reste invisible. Ce ne sont pas les pauvres étuis plastiques aux jaquettes minuscules qui vont lui rendre justice. L’objet de la passion n’est donc ni contemplé ni exposé. Est-il seulement possédé ? Frustrant. L’édition collector et, plus généralement les objets dérivés, rematérialisent l’intangible. Ils viennent exposer l’attachement à l’œuvre au grand jour. L’intérêt accordé au jeu se compte en euro et en kilos.

Pour être honnête, les éditions collector de jeu vidéo contiennent aussi parfois des modifications en jeu, comme des extensions (DLC) intégrées, des cosmétiques voir des gains d’expérience.

Bien entendu, les objets dérivés sont aussi une stratégie marketing pour soutirer plus d’argent aux fans du jeu. Le prix et la rareté des éditions collector sont pensés pour valoriser ses chanceux détenteurs. L’édition collector devient source de fierté, auto-contentement de la possession matérielle, exposée chez soi et sur les réseaux sociaux.

Une publicité encouragée par les sociétés d’édition. Dans la communication autour de la sortie d’un jeu, offrir des éditions collector aux journalistes et influenceurs promet des photos alléchantes en ligne, même avant que les images des sessions du jeu lui-même sortent de l’embargo.

Face B : le jeu de société et le matériel augmenté

À première vue, le jeu de société ne souffre pas du caractère intangible du jeu vidéo. Lui est fait de carton, de bois et de plastique. Se contemple, se manipule, se caresse (retenez-moi !).

On trouve pourtant aussi des éditions « collector » ou « deluxe » de jeux de société. On pense immédiatement aux projets en financement participatif qui répondent aux attentes de la plate-forme et du public avec des versions toujours plus augmentées des jeux : du matériel plus riche, plus qualitatif, des produits dérivés inclus. All-in !

Les jeux de société vieillissent moins vite que les jeux vidéo et les éditions collector ont aussi permis à des jeux de société déjà installés de venir se refaire une nouvelle jeunesse (dorée). L’éditeur Days Of Wonder s’est ainsi illustré avec le démesuré coffret de Small World Designer edition, un petit bijou à 450 € TTC. On se souvient aussi de l’édition Deluxe de Puerto Rico qui intégrait deux extension(s) et de l’édition collector de Tokaido qui a su se faire désirer.

Désormais les éditions collector rejoignent les étals de la distribution classique. L’éditeur Days Of Wonder, encore lui, propose par exemple une version anniversaire pour les quinze ans du jeu culte Les Aventuriers du Rail. Aujourd’hui c’est l’éditeur Stonemaier Games qui commercialise deux éditions parallèles (« standard » ou « collector ») de son dernier opus, Red Rising. À l’acheteur de décider s’il préfère l’expérience classique ou l’expérience Maxi Best Of™.

Les aventuriers du rail, édition quinzième anniversaire, et ses wagons différenciés (© photo Days Of Wonder)

Mais là ou l’édition collector d’un jeu vidéo offrait de la « matière à passion » en dehors de la partie de jeu (des figurines et affiches pour décorer, des livres pour découvrir, une bande-son pour se remémorer), l’édition collector de jeu de société enrichit avant tout l’expérience ludique elle-même. Grâce à un matériel enrichi, elle tente de rendre la partie de jeu plus intense.

Cette promesse est parfois tenue, quand le matériel augmenté se révèle encore plus envoutant et agréable à manipuler. Parfois non quand le matériel devient si abondant et si fragile qu’on rechigne à l’installer pour jouer. L’édition collector finira donc bien souvent par dormir dans sa boîte et celle-ci, imposante, à disparaître dans un placard ou au-dessus d’une armoire. Ironique, non ?

En se concentrant sur le matériel de jeu, l’édition collector de jeux de société, passe à côté de l’opportunité d’en faire un objet visible, manipulé et contemplé même en dehors des moments de jeu. Le mot « collector » devient ainsi uniquement synonyme de rareté et de privilège et perd sa dimension de « collection », de celle qu’on expose dans son musée personnel.

Dans le même temps les éditeurs de jeux de société proposent de plus en plus d’objets dérivés, non jouables, destinés à être collectionner et exposer. Les licences phares, toujours plus notoires, se déclinent désormais en figurines, livres, affiches et plus si affinités.

Qui n’a jamais rêvé d’un panda de 16 centimètres de haut sur son bureau ?

Alors deux options se présentent pour le futur des éditions collector de jeux de société :

  • Réunir les deux dimensions pour proposer des éditions collector au matériel enrichi ET objet d’exposition, à l’image du jeu vidéo.
  • Garder séparées les deux dimensions avec d’un côté les éditions collector et de l’autre les produits dérivés. Les deux obéissant à des finalités différentes et sans doute aussi des publics différents.

Dans tous les cas, les éditeurs trouveront toujours des idées pour contenter les fans, pressés de dépenser plus pour… aimer plus.


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