Dossier Proxi-Jeux n°133 – Les jeux d’enquête

Pour le 133e épisode du podcast Proxi-jeux, nous avons fait à 4 voix un dossier sur les jeux d’enquête.

Étant moi-même fan de ce genre de jeux (voir mes articles ici même sur le jeu culte Sherlock Holmes Détective Conseil) mais aussi de romans et séries policières, ce fut un plaisir d’y participer et débattre.

Retrouvez ci-dessous la transcription de ma chronique sur les différents types de choix proposés aux joueuses de jeux d’enquête, ceux qui me font jubiler et ceux qui m’exaspèrent.

Épisode à écouter sur le site de Proxi-Jeux :

N°133 – Les jeux d’enquête


Je ne sais pas vous mais moi j’adore les romans policiers, les films policiers et les séries… policières. Je ne pense pas être le seul vu leur nombre et leurs audiences. On peut se demander ce qui crée un tel engouement ? Plusieurs raisons sans doute.

  1. Le plaisir d’une recette bien connue, tout l’attrait du genre ;
  2. Le voyeurisme et la noirceur ;
  3. Le suspense évident ;
  4. Et surtout, leur aspect très ludique !

Aucun autre genre littéraire ou télévisuel n’est à mon avis aussi ludique que l’enquête policière : on a un crime, on a des suspects, on a des indices. On a toutes les pièces d’un puzzle à résoudre avant le mot “fin”. Mais whodunit ?!

D’habitude, un livre ou une série télé me laissent plutôt passif. Mais pas leur version policière. Je mène ma propre investigation, je me risque à une interprétation, je joue à l’enquêteur et la scénariste se joue de moi : chausse-trapes, fausses pistes, retournement de situation jusqu’à la révélation finale : “Je le savais !”. Ou pas.

Si le thème policier est aussi ludique en livre ou en série, qu’est ce que ça doit être sous forme de jeu, jeu vidéo ou jeu de société d’ailleurs. Et pourtant les jeux d’enquête sont bien moins présents dans le monde ludique qu’ils ne le sont dans les librairies ou à la télévision.

Paradoxe ?

J’irai même plus loin : les bons jeux d’enquête sont rares, très rares.

Alors où est l’arnaque ?

J’ai ma petite idée sur la question et je vais m’empresser de la partager avec vous dans cette chronique : A mon avis les conceptrices de jeux d’enquêtes se trompent de choix.

En effet, dans un jeu, le public est actif. On lui offre des choix. On lui laisse même croire qu’il est libre et qu’il est moteur de l’avancée du jeu.

Donc la plupart des jeux d’enquête tentent d’offrir à la joueuse un contrôle sur le déroulement de l’enquête. Logique. Préférez-vous aller inspecter la scène de crime ou assister à l’autopsie ? Faut-il comparer les empreintes ou lire les coupures de journaux ? Interroger le rival ou l’amant ? Etc., etc.

Ce choix est celui des actions à effectuer et dans quel ordre. Les paragraphes de Sherlock Holmes Détective Conseil, les cartes de Crime Zoom, les lieux de la série de jeu vidéo Les Aventures de Sherlock Holmes.

Mais il y a trois hics.

D’abord chacun des choix possibles a été prévu à l’avance par les conceptrices du jeu. Et elles ne peuvent pas tout prévoir. Ces actions sont en fait en nombre limité. Et très vite on perd donc l’illusion de liberté. On a l’impression au contraire que les options de l’enquête sont toutes tracées, très encadrées. Impossible de suivre son intuition. Impossible de malmener ce témoin si le scénario ne le prévoit pas ou de retourner ce pot de fleur s’il fait partie du décor.

Pire que ça, la plupart des jeux d’enquête échouent à proposer des choix intéressants. On a d’abord des choix beaucoup trop évidents, donc inutiles. Mais, le plus souvent, rien ne nous aiguille vers un choix plutôt qu’un autre. On ne peut que s’en remettre au hasard ou à l’intuition, ce qui revient au même.

C’est quelque part normal que les options ne soient pas évidentes. C’est la base même de l’enquête policière. Rien n’est clairement indiqué, tout est à double sens. Il n’y a pas un chemin parfait vers la révélation mais plutôt une énorme somme d’informations et certaines, apparemment anodines, permettront finalement de dénouer le mystère.

Pire encore (et là je m’énerve) certains jeux poussent le vice jusqu’à récompenser ou pénaliser (argh !) ces choix arbitraires. Ces jeux font perdre du temps, suppriment d’autres options du jeu, réduisent le score, etc. Donc en choisissant cette action, non seulement je n’ai pas obtenu de nouvelle information intéressante mais en plus on me le fait payer. C’est terriblement frustrant !

Alors attention. Que les joueuses puissent décider dans quel sens mener l’enquête n’est pas forcément une mauvaise idée. Ça peut même participer à l’ambiance, à l’immersion, ça permet de distiller les informations pas à pas, de garder l’attention. Mais ce n’est pas du tout essentiel dans le ressenti propre à l’enquête.

En fait, quelque part, je dirai que ça permet plus de se croire héroïnes d’un film d’enquête que véritables enquêtrices. Et la nuance est importante.

Autrement dit, ces jeux insistent sur l’histoire de l’enquête, son déroulement au lieu de se concentrer sur l’histoire qui donne lieu à l’enquête, celle qui a abouti à ce crime.

Alors qu’il faut à mon avis voir les jeux d’enquête comme des puzzle-games. C’est-à-dire que les conceptrices ont imaginé la seule bonne résolution et les joueuses ont pour rôle de la retrouver grâce aux éléments à leur disposition.

C’est là que se joue l’enquête. Le véritable choix du jeu d’enquête n’est pas celui d’aller interroger tel témoin plutôt que tel autre, d’aller visiter tel lieu. Le choix ultime est celui de la piste retenue parmi toutes celles possibles. Le faisceau d’indice dans la botte de paille. Le choix du triplet meurtrier-mobile-mode opératoire. C’est à ce moment-là que le frisson de l’enquêtrice apparaît.

Le bon jeu d’enquête d’après moi est donc celui qui se concentre sur cette étape. Qui ne met surtout pas d’obstacles à la recherche d’indices. Un jeu qui récompense l’exploration, la collecte d’informations plutôt que la pénaliser. Qui cherche à susciter des questions et discussions sur le mystère et pas sur le déroulement de l’enquête. Un jeu pour qu’on regarde ensemble le tableau en liège et pas le plateau de jeu.

En comparaison avec la littérature je pourrai dire que le jeu vidéo peut sans doute marcher sur les plates-bandes du polar et privilégier l’ambiance, le scénario, les personnages. Le jeu de rôle peut également jouer sur ce terrain. Mais le jeu de société d’enquête ne peut pas compter sur les mêmes artifices d’ambiance, sur la même mise en scène, pas sur les capacités d’incarnation de ses joueuses. Sa carte à jouer est clairement dans le camp du “whodunit”. L’énigme policière pur-jus.

C’est pourquoi, je plaide fortement pour des jeux d’enquête sans points d’actions, sans ressources, sans score mais avec, au contraire, une exploration libre et complète.

Le meilleur ambassadeur de cette approche ? Le genre apparu il y a quelques années des “dossiers d’enquête” : toutes les pièces à conviction étalées sur votre table, pas de règle de jeu, pas de score et enquêtez-jeunesse. Hunt a killer, Sous-scellées, Hidden games (L’affaire Bourg-Le-Petit), Les Flammes d’Adlerstein et plein d’autres existants ou à venir.

Certains n’y verront pas un vrai jeu. Pour moi, c’est au contraire une forme ludique qui sait se concentrer sur son rôle : s’imaginer quelqu’un d’autre, le temps d’une partie. Pas en endossant son costume mais en appliquant ses méthodes.
Et vous ? Est-ce que vous aimez les ressources et les scores dans les jeux d’enquêtes ? Considérez-vous qu’un jeu sans règles et sans score est toujours un jeu ? Préférez-vous incarner ou expérimenter ? Et surtout, à qui profite le crime ?


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